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Andy Bellefleur en tenait une bonne. Ce n’était pourtant pas son genre. Et je sais de quoi je parle : je connais tous les piliers de bar de Bon Temps par leur petit nom (après quelques années à travailler comme serveuse Chez Merlotte, plus besoin de faire les présentations). Mais Andy Bellefleur, honorable représentant des forces de l’ordre locales et Bontempois pure souche, ne s’était jamais mis dans un état pareil. Chez Merlotte, en tout cas. Et j’aurais bien voulu savoir ce qui nous valait cette petite entorse à la règle.

On n’était pas précisément intimes, Andy et moi, et je ne me voyais pas vraiment lui poser directement la question. Mais j’avais d’autres moyens de satisfaire ma curiosité. Pourquoi m’en priver ? Bon, en général, j’essaie au maximum de ne pas abuser de mon « handicap » ou de mon « don » (appelez ça comme vous voulez. Disons que j’ai une technique un peu spéciale pour découvrir certaines choses qui me concernent, moi ou ceux qui me sont proches). Cependant, parfois, la tentation est trop forte.

J’ai donc levé la barrière mentale qui me protège des pensées des gens. Je n’aurais pas dû.

Le matin même, Andy avait arrêté un violeur. Le type avait entraîné la fille de ses voisins dans les bois pour abuser d’elle. Une gamine de dix ans. La gosse se trouvait à l’hôpital, et le violeur à l’ombre. Mais le mal était fait. Ça m’a retournée. J’en avais presque les larmes aux yeux – j’avais eu affaire à un type de ce genre dans mon enfance, moi aussi.

Andy m’en est devenu plus sympathique, tout à coup.

— Andy Bellefleur, file-moi tes clés !

Il s’est tourné vers moi. A voir sa tête, il était clair qu’il ne comprenait pas un traître mot de ce que je lui disais. Au bout d’un moment (le temps que le sens de ma phrase pénètre son cerveau embrumé), Andy s’est mis à fouiller dans les poches de son pantalon et a fini par me tendre un gros trousseau de clés. J’ai poussé un énième whisky-Coca devant lui, en lui disant : « C’est pour moi », avant d’aller au bout du bar téléphoner à sa sœur pour la prévenir.

Les Bellefleur vivaient dans une vieille maison qui datait de la guerre de Sécession, dans la plus belle rue du quartier le plus chic de Bon Temps. Sur Magnolia Creek Road, toutes les maisons donnent sur la partie du parc qui est traversée par la rivière, avec, çà et là, quelques ponts plus ou moins décoratifs réservés aux piétons. La maison des Bellefleur n’était pas la seule de Magnolia Creek Road à dater du XIXe siècle, mais les autres n’étaient pas aussi décrépites. Le fait est que Portia, avec son salaire d’avocate, et Andy, qui ne devait pas gagner une fortune en tant que flic, n’avaient pas les moyens de la restaurer. Et cela faisait déjà un bon moment que le magot familial, qui aurait pu servir à entretenir une telle propriété, avait été dilapidé. Mais Caroline, leur grand-mère, refusait obstinément de vendre.

Portia a répondu à la deuxième sonnerie.

— Portia ? C’est Sookie Stackhouse.

J’étais obligée d’élever la voix pour couvrir le boucan du bar.

— Vous devez être à votre travail ?

— Oui. Andy est assis devant moi et il est rond comme une queue de pelle. J’ai pris ses clés. Vous pouvez venir le chercher ?

— Andy a trop bu ? Ça ne lui ressemble pas. J’arrive tout de suite. Je serai là dans dix minutes.

Et elle a raccroché.

— T’es une chic fille, Sookie, a lâché subitement Andy – comme quoi la vie est pleine de surprises !

Il venait de finir son verre. Je le lui ai enlevé, en espérant qu’il n’allait pas en commander un autre.

— Merci, Andy. Tu es plutôt un chic type, toi aussi.

— Il est où, ton... ton p’tit copain ?

— Ici, a répondu une voix glaciale.

J’ai souri à Bill par-dessus la tête dodelinante d’Andy (qui avait visiblement de plus en plus de mal à la porter). Brun aux yeux noirs, Bill Compton mesurait un mètre quatre-vingt-dix. Il avait la carrure et la musculature d’un type qui a des années de travail manuel derrière lui. Il avait d’abord aidé son père à la ferme, puis avait repris l’exploitation familiale, avant de partir pour la guerre. La guerre de Sécession, je veux dire.

— Hé ! B.V. !

Bill a levé la main pour saluer Ralph. Le mari de Charlsie Tooten l’appelait toujours « Bill le Vampire » (d’où « B.V. ») sans que B.V. y trouve rien à redire.

— Bonsoir, monsieur le Vampire, a lancé en passant mon frère Jason.

Jason n’avait pas exactement accueilli Bill à bras ouverts dans la famille. Cependant, il avait complètement changé d’attitude à son égard, ces derniers temps. J’espérais que cela durerait.

— Bill, t’es pas si mal pour un suceur de sang, a déclaré Andy en faisant pivoter son tabouret pour regarder le « suceur de sang » en question.

J’ai révisé mon estimation à la hausse : Andy était encore plus soûl que je ne l’avais pensé. Il avait toujours eu du mal à avaler que le gouvernement ait accepté d’intégrer les vampires à la société américaine, et ce brusque revirement trahissait une alcoolémie qui aurait fait exploser le ballon, si ses propres services l’avaient interpellé pour l’obliger à souffler dedans.

— Merci, lui a répondu sèchement Bill. Tu n’es pas mal non plus pour un Bellefleur.

Il s’est penché pour m’embrasser. Ses lèvres étaient aussi froides que sa voix, mais je m’y étais habituée – tout comme je m’étais habituée à ne pas entendre de battements de cœur quand je posais la tête sur son torse.

— Bonsoir, mon amour, a-t-il murmuré.

J’ai fait glisser un verre de sang de synthèse – du B négatif made in Japan – le long du comptoir. Il l’a vidé d’un trait et s’est passé la langue sur les lèvres. Ses joues ont aussitôt repris des couleurs.

Je lui ai demandé ce qu’avait donné sa réunion (il avait passé la majeure partie de la nuit à Shreveport).

— Je te raconterai ça plus tard.

J’espérais que ses histoires de boulot seraient moins déprimantes que celles d’Andy.

— OK. Dis, j’aimerais bien que tu aides Portia à embarquer Andy dans sa voiture. Tiens ! La voilà, justement.

J’ai désigné la porte d’un signe de tête.

Pour une fois, Portia n’arborait pas l’uniforme tailleur-mocassins bleu marine-chemisier blanc qui constituait sa tenue de travail. Elle l’avait troqué contre un jean et un tee-shirt. Portia était aussi carrée que son frère. Encore une chance qu’elle ait les cheveux longs ! De beaux cheveux épais, avec de jolis reflets auburn. Le soin qu’elle apportait à sa coiffure prouvait qu’elle n’avait pas encore tout à fait renoncé à séduire, d’ailleurs. Elle a fendu la foule, se frayant un chemin à travers la clientèle plutôt agitée du bar d’un pas martial.

— Eh bien, pour être éméché, il est éméché ! a-t-elle dit en jaugeant son frère d’un œil réprobateur.

Elle ignorait ostensiblement Bill. Elle était toujours mal à l’aise en sa présence.

— Ça ne lui arrive pas souvent, a-t-elle poursuivi. Mais quand il décide de se soûler, il ne fait pas les choses à moitié !

— Portia, Bill peut vous aider à porter Andy jusqu’à votre voiture, si vous voulez.

C’était juste une proposition. Andy étant plus grand que Portia, elle n’était manifestement pas de taille à le transporter toute seule.

— Je pense pouvoir me débrouiller, m’a-t-elle répondu d’un ton ferme, en évitant toujours de regarder Bill, qui levait vers moi un regard interrogateur.

Je l’ai laissée passer un bras autour des épaules de son frère pour tenter de le faire descendre de son tabouret. Mais elle eut beau se démener, Andy resta juché sur son perchoir. Elle chercha Sam Merlotte des yeux. Pas très grand et du genre fil de fer, Sam n’en est pas moins étonnamment costaud pour son gabarit. Et je ne dis pas ça parce que c’est mon patron.

J’ai quand même préféré préciser à Portia que ce n’était pas la peine d’insister.

— Il y a une petite fête au country club, ce soir. Sam tient le bar. Vous feriez mieux de laisser Bill vous donner un coup de main.

— D’accord, a finalement dit l’avocate bon teint, les yeux rivés au contreplaqué du comptoir. Merci beaucoup.

En moins de trois secondes, Bill avait soulevé Andy et se dirigeait avec lui vers la sortie. À les voir traîner par terre comme ça, on aurait cru que les jambes d’Andy étaient en caoutchouc. Ralph Tooten s’est précipité pour ouvrir la porte, et Bill a pu transporter Andy jusqu’au parking d’une seule traite.

— Merci, Sookie. Sa note est réglée ? m’a demandé Portia.

J’ai hoché la tête.

— Parfait.

Elle a plaqué ses mains sur le comptoir, comme pour donner le signal du départ, et a rejoint Bill devant la porte de Chez Merlotte (après avoir dû endurer, au passage, tout un tas de conseils bien intentionnés, généreusement prodigués par des mecs à peu près aussi lucides que son frère).

Voilà comment la vieille Buick de l’inspecteur Andy Bellefleur s’est retrouvée à stationner sur le parking de Chez Merlotte toute la nuit et une partie du lendemain. Par la suite, Andy devait jurer que le véhicule était vide quand il en était sorti pour entrer dans le bar. Il affirma aussi sous serment qu’il avait été tellement bouleversé par tout ce qui s’était passé au poste, ce matin-là, qu’il avait oublié de fermer la portière.

Pourtant, à un moment donné, entre 20 heures, quand Andy avait débarqué Chez Merlotte, et 10 heures le lendemain matin, lorsque j’y suis arrivée pour ouvrir le bar, la voiture d’Andy s’était trouvé un nouveau passager.

Un passager qui allait être à l’origine de bien des déboires pour le malheureux inspecteur Bellefleur.

Et pour cause : il était raide mort.

 

Je n’aurais pas dû être là. Comme j’étais de nuit, la veille, j’étais censée être encore de nuit le lendemain. Mais Bill voulait que je l’accompagne à Shreveport, et il m’avait demandé si je pouvais me faire remplacer. Sam n’avait pas dit non. Alors, j’avais appelé Arlène. Normalement, elle avait sa journée. Mais comme elle nous enviait toujours les gros pourboires qu’on se faisait la nuit, elle avait accepté de venir à 17 heures.

Logiquement, Andy aurait dû récupérer sa voiture avant d’aller travailler. Mais avec la gueule de bois carabinée qu’il se coltinait, il avait préféré se faire conduire directement au commissariat par sa sœur. Portia lui avait dit qu’elle passerait le chercher à midi. Ils iraient déjeuner ensemble Chez Merlotte. Comme ça, il pourrait reprendre sa voiture en même temps.

La Buick et son macabre passager avaient donc dû patienter beaucoup plus longtemps que prévu.

J’avais eu mes six heures de sommeil et j’étais en pleine forme. Ce n’est pas évident de sortir avec un vampire, quand, comme moi, on est plutôt du matin. Après la fermeture, j’étais rentrée à la maison avec Bill vers 1 heure. On avait pris ensemble un bon bain chaud (et fait quelques autres petites choses pas désagréables), mais j’avais tout de même réussi à me coucher un peu avant 3 heures. Il n’était pas loin de 9 heures quand je m’étais levée. Quant à Bill, ça faisait déjà un bon moment qu’il était retourné sous terre.

J’avais bu quelques verres d’eau et de jus d’orange, en ingurgitant des comprimés multivitaminés surdosés en fer : mon petit déjeuner habituel depuis que Bill était entré dans ma vie, apportant avec lui (en plus de pas mal d’amour, d’aventure et de passion) la menace permanente de l’anémie. Le temps s’était un peu rafraîchi (Dieu merci !) et j’étais assise sur la véranda, vêtue de mon gilet et de mon pantalon noirs de serveuse, que je mettais quand il ne faisait pas assez chaud pour enfiler un short. Ma chemisette blanche portait le nom du bar brodé sur le revers de la poche de poitrine.

Tout en parcourant le journal, je me disais que, déjà, la pelouse poussait au ralenti. Quelques feuilles commençaient à donner des signes de faiblesse.

L’été a toujours du mal à passer la main, en Louisiane. Même dans le Nord de l’État. On dirait que l’automne commence à contrecœur, comme s’il était prêt à baisser les bras au premier redoux pour laisser de nouveau place à la chaleur torride de juillet. Mais je l’avais à l’œil et, ce matin-là, j’avais repéré des preuves irréfutables de son arrivée.

Qui dit automne et hiver dit nuits plus longues et, par conséquent, plus de temps avec Bill. Plus d’heures de sommeil, aussi. J’étais donc de bonne humeur en allant au boulot. En voyant la Buick garée toute seule sur le parking, en face du bar, j’ai repensé à la cuite qu’Andy s’était prise la veille et je dois avouer que j’ai rigolé en pensant à l’état dans lequel il devait être, au réveil. Juste au moment où j’allais faire le tour pour me garer derrière le bâtiment, sur le parking réservé au personnel, j’ai remarqué que la porte de la Buick était entrebâillée, ce qui devait sûrement maintenir la lumière intérieure allumée. Andy risquait de se retrouver avec une batterie à plat, non ? Ça n’allait sans doute pas arranger son mal de tête s’il devait aller au bar appeler la dépanneuse pour faire remorquer sa voiture...

Je me suis donc garée le long de la Buick et je suis sortie rapidement, en laissant le moteur tourner (excès d’optimisme caractérisé de ma part, comme la suite devait le prouver). J’ai donné un coup de hanche pour fermer la portière de la Buick. Elle a résisté. Alors, j’ai poussé plus fort, en attendant le petit « clic » qui me permettrait de regagner ma voiture. Mais, cette fois encore, la portière a refusé de se fermer. Énervée, je l’ai ouverte pour voir ce qui bloquait. C’est alors qu’une odeur a envahi le parking, une odeur épouvantable. J’ai senti mon petit déjeuner me remonter dans la gorge. Je reconnaissais cette puanteur. J’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur de la Buick en portant la main à ma bouche (ce qui ne changeait rien à l’odeur, d’ailleurs).

— Oh, la vache ! Oh, merde !

Lafayette, le cuisinier de Chez Merlotte, avait été jeté sur la banquette arrière. Il était nu comme un ver. C’était son pied, un pied aux ongles rouge écarlate, qui empêchait la portière de se fermer. Et c’était le cadavre de Lafayette qui empestait à une lieue à la ronde.

J’ai reculé précipitamment, sauté dans ma voiture et fait le tour du bar, la main scotchée au klaxon. Sam est sorti comme une fusée par la porte de service, un tablier autour des reins. J’ai coupé le moteur, et je suis sortie si vite de ma voiture que je ne m’en suis même pas rendu compte avant de réaliser que j’étais dans les bras de mon patron et que je me cramponnais à lui comme à une bouée de sauvetage.

— Qu’est-ce qui se passe ? a demandé la voix de Sam à mon oreille.

J’ai reculé d’un pas pour le regarder (pas besoin de pencher la tête en arrière, vu sa taille). Ses cheveux d’un beau blond cuivré brillaient au soleil. Ses yeux, aussi bleus qu’un ciel d’été, paraissaient étrangement sombres : l’appréhension dilatait ses pupilles.

J’ai lâché :

— C’est Lafayette.

Et je me suis mise à pleurer. C’était ridicule et ça ne servait à rien, mais je ne pouvais pas m’en empêcher.

— Il est... dans... dans la voiture d’Andy Bellefleur, ai-je chevroté bêtement. M... mort.

J’ai senti les bras de Sam se resserrer dans mon dos. Il m’a de nouveau attirée contre lui.

— Je suis désolé que tu aies vu ça, Sookie, m’a-t-il dit. On va appeler la police. Pauvre Lafayette !

Bon, tenir les fourneaux Chez Merlotte ne nécessite pas précisément des talents de cordon-bleu, vu qu’il n’y a que des hamburgers et du poulet-frites à la carte. Le personnel change donc très souvent. Mais Lafayette était resté plus longtemps que les autres. Ça m’avait plutôt étonnée, d’ailleurs. Lafayette était homo – homo dans le genre plutôt voyant, avec maquillage et vernis à ongles. Dans le Nord de la Louisiane, les gens ne sont pas aussi tolérants qu’à La Nouvelle-Orléans, et j’imagine que Lafayette, gay, et noir par-dessus le marché, avait dû en souffrir doublement. Pourtant, en dépit (ou à cause) de ces difficultés, il avait toujours le sourire, et comme il avait oublié d’être bête, qu’il était bourré de malice et qu’il n’avait pas la langue dans sa poche, il ne ratait jamais l’occasion de raconter une blague ou de jouer des tours pendables pour épater la galerie. Sans compter qu’il était vraiment bon cuisinier. Il avait une sauce spéciale dont il nappait ses hamburgers, et les clients réclamaient régulièrement des « hamburgers Lafayette » comme on commande des tournedos Rossini.

— Il avait de la famille, ici ?

J’avais à peu près réussi à me calmer et à parler sans trémolos dans la voix.

Soudain gênés de nous sentir si proches, Sam et moi nous sommes brusquement séparés et nous sommes dirigés vers son bureau.

— Il avait un cousin, m’a répondu Sam, tout en appelant le 911. S’il vous plaît, pouvez-vous venir au bar Chez Merlotte, sur Hummingbird Road ? Il y a un cadavre dans une voiture sur le parking. Oui, juste devant le bar. Oh ! Et vous devriez prévenir Andy Bellefleur. C’est sa voiture.

Même de l’endroit où j’étais, j’ai entendu le type s’étrangler au bout du fil.

C’est à ce moment-là que Danielle et Holly, les serveuses du matin, ont poussé la porte de service en riant. Toutes deux divorcées et âgées d’environ vingt-cinq ans, Danielle Gray et Holly Cleary semblaient ravies de bosser Chez Merlotte. Elles étaient amies d’enfance et, tant qu’elles pouvaient travailler ensemble, je crois bien que n’importe quel boulot aurait fait l’affaire. Je ne les connaissais pas plus que ça. Pourtant, on avait à peu près le même âge, ça aurait pu nous rapprocher. Mais il était clair qu’elles tenaient à rester entre elles et n’avaient manifestement besoin de personne.

— Il y a quelque chose qui ne va pas ? s’est inquiétée Danielle en voyant ma mine lugubre.

— Que fait la voiture d’Andy Bellefleur devant la porte ? a aussitôt enchaîné Holly.

Je me suis alors souvenue qu’elle était sortie avec Andy Bellefleur pendant un temps. Holly avait des cheveux blonds assez courts qui faisaient comme des pétales autour de son visage. Elle avait aussi l’une des plus belles peaux que j’aie jamais vues.

— Il a dormi dedans ?

Je lui ai répondu d’un ton imperturbable :

— Lui, non. Mais quelqu’un d’autre, oui.

— Qui ça ?

— Lafayette.

— Andy a laissé un pédé black dormir dans sa voiture ?

Ça, c’était du Holly tout craché !

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? a demandé Danielle, la plus dégourdie des deux.

— On ne sait pas encore, lui a répondu Sam. La police arrive.

— Attends. Tu veux dire que... qu’il est... mort ? a repris Danielle en détachant chaque mot, avec une sorte de lenteur circonspecte.

— Oui. C’est très exactement ce qu’il veut dire, ai-je répondu.

— Bon. On est censés ouvrir dans une heure, a annoncé Holly, les mains sur les hanches. Comment va-t-on faire ? En supposant que la police nous autorise à ouvrir le bar, qui va cuisiner ? Les gens vont vouloir déjeuner.

— Tu as raison, il faut que je m’organise, a dit Sam. Même si, à mon avis, on est bons pour rester fermés jusqu’en fin d’après-midi.

Il nous a laissées dans le couloir et est retourné dans son bureau pour passer quelques coups de fil aux cuisiniers de sa connaissance.

C’était bizarre de continuer comme si de rien n’était, comme si Lafayette allait arriver d’une minute à l’autre, avec une nouvelle anecdote à nous raconter, ainsi qu’il l’avait fait quelques jours plus tôt, avec cette histoire de soirée à laquelle il était allé.

On n’a pas tardé à entendre les sirènes hurler dans la rue. Il y a eu des crissements de pneus sur le gravier du parking. On avait à peine eu le temps de placer les chaises, de dresser les tables et de préparer des couverts roulés dans des serviettes que la police était déjà là.

Chez Merlotte se trouve en dehors des limites de la ville proprement dite. C’était donc au shérif du comté, Bud Dearborn, de prendre l’affaire en main. Bud, qui avait été un grand ami de mon père, avait les cheveux gris, une tête de pékinois et les yeux d’un brun sombre. Quand il est apparu sur le seuil du bar, il portait de grosses bottes en caoutchouc et une casquette de base-ball – il devait travailler à la ferme quand on l’avait appelé. Il était accompagné d’Alcee Beck, le seul inspecteur noir de toute la police du comté. Alcee avait la peau si noire que par comparaison, sa chemise semblait d’une blancheur étincelante. Son nœud de cravate était impeccable et son costume paraissait sortir du pressing. Ses chaussures brillaient tellement qu’on aurait pu se voir dedans.

À eux deux, Bud et Alcee faisaient marcher la police du comté... ou, du moins, les plus importants rouages qui permettaient à la machine (administrative, judiciaire, financière, et j’en passe) de fonctionner. Mike Spencer, directeur des pompes funèbres et coroner du comté, avait le bras long, lui aussi, et la mainmise sur les affaires locales. C’était un bon copain de Bud. J’étais prête à parier qu’il était déjà sur le parking, en train de prononcer le décès du malheureux Lafayette.

— Qui a trouvé le corps ? a demandé Bud.

— Moi, ai-je répondu.

Bud et Alcee ont légèrement dévié leur trajectoire dans ma direction.

— Est-ce qu’on peut t’emprunter ton bureau, Sam ? a repris Bud.

Sans attendre de réponse, il a désigné la pièce du menton pour m’inviter à y entrer.

— Bien sûr, a répondu sèchement mon patron, mis devant le fait accompli. Ça va aller, Sookie ?

— Oui. Merci, Sam.

Je n’en étais pas très sûre, mais il n’y avait rien que Sam puisse changer à la situation sans risquer de s’attirer de sérieux ennuis, et cela n’aurait pas servi à grand-chose. Bud m’a fait signe de m’asseoir. J’ai refusé d’un signe de tête tandis qu’Alcee et lui s’installaient. Bud s’est bien sûr approprié le grand fauteuil de Sam, et Alcee a dû se contenter de la moins inconfortable des chaises, celle à laquelle il restait encore un bout de rembourrage au milieu.

— Dis-nous quand tu as vu Lafayette vivant pour la dernière fois, m’a ordonné Bud.

J’ai réfléchi.

— Il ne travaillait pas hier soir. C’est Antony qui était de service, Antony Bolivar.

— Qui est-ce ? a demandé Alcee en fronçant les sourcils. Ce nom-là ne me dit rien.

— C’est un copain de Bill. Il passait dans le coin et il avait besoin de boulot. Comme il avait de l’expérience...

Il avait bossé dans un petit resto pendant la crise de 1929.

— Tu veux dire que le cuistot de Chez Merlotte est un vampire ?

— Et alors ?

Je sentais déjà mes lèvres se serrer. Je savais que ma colère se voyait comme le nez au milieu de la figure. Je faisais de mon mieux pour ne pas lire dans leurs pensées. Je voulais m’efforcer de rester en dehors de tout ça. Mais c’était plus facile à dire qu’à faire : les pensées de Bud Dearborn étaient gérables, mais Alcee projetait ce qu’il avait dans la tête à des kilomètres. Un vrai phare ! En cet instant, il irradiait le dégoût et l’effroi.

Durant les mois qui avaient précédé ma rencontre avec Bill, avant que je ne me rende compte de l’importance qu’il accordait à mon handicap (ou à mon «don », comme il préférait le nommer), j’avais tout fait pour me prouver à moi-même, et aux autres, que je ne pouvais pas réellement lire dans les pensées. Mais depuis que Bill m’avait libérée de la prison dans laquelle je m’étais moi-même enfermée, je m’étais entraînée et j’avais tenté quelques petites expériences. Pour lui, j’avais mis des mots sur des choses que je ressentais depuis des années. Il en ressortait que certaines personnes, comme Alcee, envoyaient des messages clairs et puissants. En revanche, la plupart des gens étaient plutôt inconstants dans leurs «émissions », comme Bud Dearborn. Tout dépendait de la violence des émotions qu’ils ressentaient, de la clarté de leurs pensées et aussi du temps qu’il faisait, d’après ce que j’avais cru comprendre. Certains avaient un vrai bourbier sous le crâne : impossible de savoir ce qui leur passait par la tête. Je parvenais à discerner leur état d’esprit, à la rigueur, mais pas plus.

Bizarrement, si je touchais les gens pendant que j’essayais de lire dans leurs pensées, l’image devenait plus nette – un peu comme quand on se branche sur le câble au lieu d’avoir une antenne extérieure. Et j’avais découvert que si «j’envoyais » des images relaxantes à quelqu’un, je pouvais me faufiler dans son esprit comme une anguille.

Je ne voulais surtout pas me faufiler dans l’esprit d’Alcee Beck. Pourtant, malgré moi, je commençais à avoir une vision assez précise des réflexions qu’il était en train de se faire : les superstitions qui se réveillaient en lui en apprenant qu’un vampire travaillait chez Sam Merlotte ; la répulsion qu’il éprouvait en comprenant que c’était moi, la fille qui sortait avec un vampire ; sa profonde conviction qu’en affichant son homosexualité, Lafayette avait porté tort à toute la communauté noire... Alcee se disait aussi qu’il fallait avoir une sacrée dent contre Andy Bellefleur pour balancer le cadavre d’un homo noir dans sa voiture. Il se demandait si Lafayette avait le SIDA, si le virus pouvait contaminer la banquette et s’y installer à demeure d’une façon ou d’une autre. Il l’aurait revendue, cette bagnole, si ç’avait été la sienne.

Si j’avais touché Alcee, je suis sûre que j’aurais obtenu son numéro de téléphone et la taille de soutien-gorge de sa femme.

Bud Dearborn me regardait bizarrement.

— Vous m’avez parlé ?

— Ouais. Je t’ai demandé si tu avais vu Lafayette ici, dans la soirée. Est-ce qu’il est venu boire un verre ?

— Il n’est jamais venu au bar en tant que client.

D’ailleurs, en y réfléchissant bien, je n’avais jamais vu Lafayette boire un verre. Je me rendis compte aussi, pour la première fois, que si la clientèle était plutôt métissée à midi, le soir, les clients étaient presque exclusivement blancs.

— Où est-ce qu’il passait son temps libre, alors ?

— Je n’en ai pas la moindre idée.

Dans toutes les histoires qu’il nous racontait, Lafayette changeait toujours les noms des lieux et des gens pour protéger leur vie privée.

— Quand l’as-tu vu pour la dernière fois ?

— Dans la voiture d’Andy Bellefleur, mort.

Bud a levé les yeux au ciel.

— Vivant, Sookie ! Vivant !

— Mmm... il y a trois jours. Il était encore là quand j’ai pris mon service. On s’est dit bonjour. Oh ! Et il m’a parlé d’une soirée...

J’ai essayé de me souvenir des mots exacts qu’il avait employés.

— Il m’a dit qu’il était allé dans une baraque où ça partouzait dans tous les coins.

A ce stade de mon récit, les deux flics ont ouvert de grands yeux.

— En tout cas, c’est ce qu’il a prétendu. Quant à savoir si c’est vrai...

Je revoyais encore l’expression de Lafayette quand il m’avait raconté ça, les mines d’oie blanche effarouchée qu’il avait prises en posant le doigt sur ses lèvres pour me faire comprendre que c’était top secret.

— Et tu ne t’es pas dit qu’on ne pouvait pas laisser faire des choses pareilles sans réagir ?

Bud Dearborn n’en croyait pas ses oreilles.

— C’était une soirée privée. En quoi est-ce que ça me concernait ?

Mais, à voir leur tête, il était clair qu’il était tout bonnement impossible que ce genre de soirée ait lieu à l’intérieur de leur circonscription. Ils me fusillaient tous les deux du regard.

Bud m’a demandé, les lèvres pincées :

— Lafayette a-t-il mentionné l’usage de drogues lors de cette... réunion ?

— Non. Je ne me souviens pas qu’il m’ait dit quoi que ce soit là-dessus.

— Et elle était organisée au domicile d’un Blanc ou d’un Noir, cette soirée ?

— D’un Blanc.

J’ai aussitôt regretté de ne pas avoir joué les innocentes. Mais je me rappelais que Lafayette avait été très impressionné par cette maison, et pas parce qu’elle était immense et tape-à-l’œil. Pour quelle raison, alors ? Bah ! Qu’est-ce qui n’aurait pas impressionné un type qui était né et avait grandi dans la misère ? En tout cas, j’étais sûre qu’il avait parlé de Blancs, parce qu’il avait dit : «Et ces tableaux aux murs ! Tous, là, à te regarder, blancs comme des lys, avec leur sourire de crocodile. » Je n’ai pas estimé utile de rapporter ce commentaire aux flics (qui, pour leur part, n’ont pas jugé bon de pousser l’interrogatoire plus loin).

Après leur avoir expliqué pourquoi la voiture d’Andy se trouvait sur le parking, j’ai quitté le bureau de Sam et regagné mon poste derrière le comptoir. Je n’avais pas envie de voir ce qui se passait dehors et il n’y avait aucun client à servir en salle, puisque la police avait établi un périmètre de sécurité qui ceinturait tout le bâtiment.

Sam passait en revue les bouteilles derrière le bar, en les époussetant au passage, tandis que Holly et Danielle s’étaient installées à une table dans la zone fumeurs pour que Danielle puisse fumer une cigarette.

— Alors ? a demandé Sam.

— Rien de bien méchant. Ils n’ont pas eu l’air d’apprécier quand je leur ai dit qu’Antony travaillait ici et que Lafayette se vantait d’avoir été invité à cette fameuse soirée, l’autre jour. Tu sais, cette histoire de partouze.

Sam a hoché la tête.

— Il m’en a parlé aussi. Ça a dû le marquer. À condition que ça ait réellement eu lieu, évidemment...

— Tu crois que Lafayette a tout inventé ?

— Je ne pense pas qu’il y ait des masses de soirées multiraciales et bisexuelles à Bon Temps.

Je lui ai gentiment fait remarquer que c’était tout simplement parce que personne ne l’y avait jamais invité, tout en me demandant si je savais vraiment ce qui se passait dans notre bonne petite ville. Pourtant, si quelqu’un était bien placé pour le savoir, c’était moi : j’avais toutes les informations que je voulais à ma disposition. Je n’avais qu’à me baisser pour les ramasser – façon de parler.

Je me suis éclairci la gorge avant d’ajouter :

— Enfin, je suppose que mon invitation s’est perdue dans le courrier aussi.

— Tu penses que Lafayette serait venu ici hier soir pour nous reparler de cette soirée ?

J’ai haussé les épaules.

— Il pouvait tout aussi bien avoir rendez-vous sur le parking. Chez Merlotte est plutôt connu, dans le secteur. Est-ce qu’il avait touché sa paye ?

C’était la fin de la semaine, le moment où Sam nous remettait nos enveloppes, d’ordinaire.

— Non. Peut-être qu’il venait pour ça. Pourtant, je devais le payer le lendemain. C’est-à-dire aujourd’hui...

— Je me demande qui avait invité Lafayette à cette petite sauterie.

— Bonne question.

— Tu ne crois tout de même pas qu’il aurait été assez bête pour essayer de faire chanter quelqu’un, hein ?

Sam s’était mis à astiquer le faux bois du bar avec un chiffon propre. Le comptoir brillait déjà comme un miroir, mais j’avais souvent remarqué qu’il n’aimait pas se retrouver les bras ballants, à ne rien faire.

— Non, je ne pense pas, a-t-il répondu après un long moment de réflexion. En tout cas, ils n’ont pas invité la bonne personne, ça, c’est certain. Lafayette ne connaissait pas le mot discrétion. Non seulement il nous a dit qu’il était allé à cette soirée – et je parie qu’il n’était pas censé souffler un mot là-dessus –, mais il avait toujours tendance à en rajouter ou à en faire un peu trop. Trop au goût des autres... participants, peut-être.

— Tu veux dire qu’il aurait pu essayer de maintenir le contact avec eux ? Leur adresser des clins d’œil complices en public, par exemple ?

— Un truc dans ce genre-là.

— Si tu fais l’amour avec quelqu’un ou que tu le vois coucher avec d’autres, je suppose que tu dois te sentir sur un pied d’égalité avec lui, non ? Ça crée des liens...

Je n’avais pas une expérience très étendue dans ce domaine et j’avais dit ça d’un ton plutôt dubitatif.

Sam a hoché la tête.

— Si Lafayette voulait quelque chose, c’était bien se faire accepter.

Là-dessus, il n’y avait pas à hésiter. Lafayette était prêt à tout pour se faire aimer.

Disparition a Dallas
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